
Il est parfois très difficile de dire à un ami comédien "Bravo, c'était très bien" à la fin d'une représentation théâtrale. Soit la pièce fut mauvaise et notre conscience balance entre l'aveu de la terrible vérité ou l'affichage d'un sourire hypocrite de circonstance, soit le sujet traité, grave et poignant, basé sur des faits réels, se prête mal à de telles effusions. Ce fut le cas hier avec Le projet Laramie, de Moises Kaufman, qui se joue actuellement au Vingtième Théâtre à Paris.
Cette pièce relate les faits qui ont conduit au meurtre de Matthew Shepard, jeune étudiant gay de 21 ans. Petit retour en arrière : le 12 octobre 1998, après plusieurs jours de combat entre la vie et la mort, Matthew Shepard décédait dans sa chambre d'hôpital, devenant pour de nombreuses personnes le symbole de l'homophobie. Enlevé, torturé et massacré par deux imbéciles qui n'aimaient pas les pédés, ce meurtre avait ému l'Amérique.
Se rendant à Laramie, petite bourgade du Wyoming d'où étaient originaires le jeune étudiant et ses deux assassins, Moises Kaufman et sa troupe entreprirent de recueillir les témoignages d'habitants, d'amis, de prêtres, de fermiers, de professeurs,… afin d'en faire une pièce intitulée "Le projet Laramie".
Créé pour la première fois en France, sobrement interprété et mise en scène, ce "documentaire théâtral" invite chacun de nous à se poser des questions sur l'intolérance et le respect de l'Autre. Vêtus de noir, sur un plateau quasi nu, les dix comédiens évoluent, prêtant leur voix aux multiples personnages, composant une musique aux tonalités changeantes, souvent dérangeantes tant les propos ordinaires dont ils se font écho sont chargés de haine latente, d'incompréhension, d'indifférence, de peurs et de doutes aussi. Ils sont le kaléidoscope d'une Amérique profondément ancrée dans ses paradoxes, pleurant son enfant mort sur l'autel de la bêtise et s'apprêtant à envoyer sur la chaise électrique deux autres gamins. Sans juger, sans prendre parti, Le projet Laramie nous confronte au "Vrai", à la réalité de notre dualité, à cette inhumanité cachée au cœur de l'Humanité.
Sur deux écrans placés en hauteur, des vidéos, magnifiquement traitées, viennent souligner sans les appuyer les moments forts de la pièce, notamment lors de l'émouvante scène de l'enterrement : des flocons de neige tombent dans le noir tandis que les dates de naissance et de mort de Matthew Shepard griffent les écrans. Sur le plateau, les parapluies brandis par les comédiens dessinent une ligne brisée que vient recouvrir une lumière spectrale. Le cœur se serre. Et c'est sur le souvenir de la chanson "Amazing Grace", interprétée a-capella par Liza Michael, que mes larmes glisseront.
Il est parfois très difficile de dire "Bravo c'était très bien"… C'est pourtant ce que j'avais envie d'écrire aujourd'hui, à Cyril Romoli, l'un des comédiens, et à toute la troupe qui l'accompagne.