Bonjour.
Y’avait un fossé dans l’jardin, que papa y creusait, mais maman l’a bouché.
Je m’appelle Toni. Toni Chaussure. C’est les gens du village qui m’ont donné ce nom, parce que j’ai toujours qu’une seule chaussure à un pied, le gauche. J’ai treize ans et la moitié d’une année.
Comme j’suis gros, les gens du village me disent "gras du bide" quand je marche. Comme j’ai la voix grave, les enfants des gens du village me disent "gras d’la voix" quand je parle. Et comme j’suis bête, tout l’monde au village me dit "gras d’la tête".
Y savent pas que j’suis pas Toni Chaussure mais Toni Balminia, du nom d’mon papa. Mon papa qui creusait l’fossé dans l’jardin et qu’est toujours rouge, parce qu’il est gros comme moi, et méchant aussi. C’est parce qu’il aime pas être tout rouge qu’il a puni maman, l’aut’jour.
Elle avait mis la bouc’ d’oreille que lui il aime pas, parce que comme ça, elle a l’air d’une pute. Et qui elle va voir ? Où elle croit aller fringuée comme une moins que rien ? Ca va pas s’passer comme ça ! Il a dit tous les mots interdits que j’ai pas droit de dire. Et il l’a punie. Plus fort que d’habitude. Et maman elle criait même qu’elle a eu le hoquet quand papa il tapait. Et moi j’avais les mains sur les oreilles pour pas entendre tous les cris qu’y faisaient avec leurs bouches. Papa il criait plus fort qu’elle parce que c’est qu’une sale trainée. Et elle a pas fini d’gueuler comme ça?
A sa place, je l’aurais pas puni maman. Je lui aurais dit qu’elle est belle comme ça, avec sa bouc’ d’oreille. Mais papa il est rouge, et il aime pas ça. Et maman non plus. C’est pour ça qu’elle est venue dans ma chambre, l’aut’jour, après sa punition. Elle aussi elle était rouge. Elle faisait les bruits de quelqu’un qui pleure mais elle avait pas de larmes. Elle avait du truc qui colle sur les joues, ce truc rouge qu’on a dans nous et qui faut pas perdre sinon on va au paradis. Je sais qu’ça coule quand on a très mal. Je l’sais parce que papa y m’en fait souvent couler plein sur moi aussi, quand je fais la voix qu’il aime pas.
Et puis, maman elle m’a serré sur elle. Faut pas désespérer Toni, qu’elle a dit. Oui, c’est ça qu’elle a dit même que j’ai pas tout compris. Elle m’a embrassé tout mouillé sur la tête et mets ta chaussure, Toni. Va au village, c’est la fête là bas qu’elle a dit.
Moi j’aime bien quand c’est la fête. Y’a les gens du village qui sont gentils parce qu’y rigolent avec toutes leurs dents quand y me voient. J’étais content de partir parce qu’y avait maman à la maison qu’était toujours rouge mais qu’était froide dedans, et moi, ça m’a fait peur. Alors j’suis parti, avec ma chaussure au pied gauche.
Sauf qu’y avait pas la fête au village.
Y’avait que les gens et les enfants qui m’disaient gras du bide, t’es moche, et gras d’la voix, où t’as mis ta chaussure ? et aussi gras d’la tête parce que j’suis bête. Y’avaient pas leurs dents qui rigolaient alors j’suis revenu. Et j’ai senti l’odeur. Une odeur de goudron. Sauf qu’y avait pas d’goudron, mais l’odeur elle, elle y ressemblait. Maman était là. Elle était plus rouge mais elle était toujours froide à l’intérieur. Elle avait mis sa bouc’ d’oreille que papa il aime pas. Oh la la j’ai fait en secouant ma main très fort. J’avais peur de papa qui ferait couler le truc rouge sur toute maman en tapant dessus.
Mais papa il a pas puni maman. Parce qu’il était pas là papa. Ni jamais après. Il est jamais revenu papa. Ca m’a fait drôle parce que je l’ai pas vu partir, comme maman m’avait dit d’aller au village.
J’ai toujours pas compris pourquoi y’avait l’odeur de goudron, mais j’suis bête. J’crois que j’ai confondu avec l’odeur de ciment. Le ciment qu’est frais et qui fait des traces quand les oiseaux y marchent dedans. Y’en avait plein dans l’fossé que papa y creusait. C’est maman qui l’a bouché.
© Bruno Foret (alias giorgino)