Il y a matière à râler, pester, protester dans notre merveilleuse société de consommation. Malheureusement, ce ne sont pas les sujets qui manquent. Récemment, j'ai assisté à une scène qui m'a tout simplement scandalisé. Parfois, j'ai vraiment l'impression d'halluciner, de vivre dans un film ou sur un plateau, en plein cœur d'une pièce de théâtre. Jugez vous-même.
Le rideau se lève sur la longue salle des pas perdus, gare de Lyon. Des hommes, des femmes… Une kyrielle de gamins courent dans tous les sens. Les regards se croisent sans se voir, les corps se frôlent sans se toucher. Des paupières d'acier se referment sur les boutiques. Il est tard. Eloignés de la cohue, à peine cachés derrière des piliers de pierre retombant comme des pendrillons, des SDF prennent la "pause". L'hébétude collée à la peau, le sang pourri par les substances sans cesse inoculées, les drogués font leur entrée en scène par petits groupes. En coulisses, c'est le défilé des morts-vivants. A quelques mètres de là, juste avant l'effervescence régnant sur les quais, côté cour, l'employée d'une sandwicherie s'active. Lasse, elle nettoie son comptoir, visiblement pressée d'en finir avec cette journée terne, pressée de quitter enfin les projecteurs. Les ventes furent satisfaisantes, c'est son chef qui sera content. Elle, elle s'en moque. Sa paye n'en sera pas augmentée pour autant. Sous les vitrines de son étal s'alignent des dizaines de sandwichs qu'elle ramasse à pleines mains. Le temps est suspendu à chacun de ses gestes, l'audience retient son souffle… et là, sans un regard vers les crève-la-faim qui dégueulent leur vie à côté, elle jette les sandwichs dans l'une de ces fabuleuses poubelles vertes gracieusement prêtée par la ville de Paris. Un frisson parcourt le public. La nourriture, déversée, tassée, écrasée par poignées révèle la bêtise d'un système basé sur le profit, préférant le gaspis à l'entraide. C'est devant les yeux des spectateurs ébahis que se déroule le dernier acte de notre indifférence et c'est la stupidité de notre société de consommation que vomit la poubelle. Fin de la représentation. C'est pourtant la réalité, je dois l'admettre. Que faire pour que ce gaspillage ne soit plus la norme ? Ma voix sera-t-elle suffisamment forte face à ceux que le pouvoir rend sourd ?
C'est la réalité, et personne n'a envie d'applaudir…
Par giorgino, Jeudi 8 Decembre 2005 à 17:05 GMT+2 dans Bribes de vie (article, RSS)
Vos commentaires
Le Jeudi 8 Decembre 2005 à 17:27 GMT+2, par caline
Il faut en effet et avec douleur, voir cette dure réalité. Chacun pour soi, jamais pour l'autre. C'est dégoutant, mais ce qui est aussi écoeurant c'est que cela ne choque plus beaucoup de gens. J'ai connu cela il y a quelques jours....je tairais son nom mais un homme tres riche a jeté sous mes yeux, une dizaine de tranches de viande, qui dataient d'un diner entre amis...avec ses mains nues dans le plat, la viande prend la direction de la poublelle....sans aucune gène...
il faut croire en quoi encore ? en qui ? essayons malgré tout d'être toujours avec l'autre même si l'on passe pour des extra-terrestres. Il y a encore de la joie quelque part...
Le Jeudi 8 Decembre 2005 à 17:45 GMT+2, par Suzette Jones
Ca ne choque pas grand-monde mais ça en choque quand même quelques uns Giorgino, dont toi, dont nous qui t'écrivons, donc tout n'est pas perdu.
J'ai entendu ce matin que France Alzheimer avait été épinglée par la Cour des comptes parce que cette association n'a reversé que 12% des dons pour la recherche. Quand tu sais que leur cheval de bataille est la recherche et qu'ils ne pensent même pas qu'un accompagnement adapté serait plus adéquat ! A qui profite notre générosité ? Où sont passées les dizaines de millions d'euros de dons après le tsunami ? Regarde les assoc' sur place qui se balladent sur place dans des 4X4 climatisés et ne te pose plus de questions.
La générosité et l'empathie pour les plus démunis doivent se faire à notre échelle. Aussi petite soit-elle.
Le Jeudi 8 Decembre 2005 à 18:21 GMT+2, par lili-prune
c'est tout à fait vrai Suzette, moi je suis désolée de le dire mais je ne donne plus aux associations, aussi méritantes ou admirables soit-elles.
Par contre, j'ai ouvert les yeux et je regarde autour de moi et j'aide les gens à proximité et y'a déjà de quoi faire!
La misère et le désaroi sont à nos portes et au moins, le peu que je donne je sais que c'est 100% de ce peu qui leur revient!
Ceci dit, c'est pas toujours facile d'aider sans déclencher l'humiliation et la honte, surtout quand ce sont des gens que l'on connait, c'est certainement plus facile de recevoir une aide anonyme.
Le Jeudi 8 Decembre 2005 à 18:24 GMT+2, par jipé
mardi 29 novembre 2005, 20 heures, JT de France 2. Actualité du soir : le froid qui sévit brusquement. Sujet traité : les SDFqui meurent gelés, la nuit. Avec interview dudit SDF, mais celui-là (celui sélectionné pour passer à cette heure de grande écoute) ne veut pas aller dormir au chaud d'un centre d'hébergement. Autre commentaire ? Nenni. Message implicite : ces gens là dorment dehors par - 10°, mais c'est parcequ'il le veulent ! Ensuite on passe au sujet suivant : le bal des débutantes des fils et filles à papa des plus richards de la planète. Comment vais-je m'en sortir avec ma robe haute-couture à 20 000€ ? On en frissone. Croyez-vous qu'une passerelle ai été faite d'un sujet à l'autre, les uns pouvant faire un geste pour les autres ? Nenni. Message explicite : choisit ton camp camarade. Ici c'est danse ou crève.
Le Jeudi 8 Decembre 2005 à 18:55 GMT+2, par nicolas
Dans la série "Monde de merde", j'étais une fois au comptoir d'un Mac Do quelconque et le vendeur se vantait que chez Mac do, on jete à la poubelle toute la bouffe qui n'est pas achetée et mangée dans les dix minutes qui suivent la fabrication.
alors qu'on pourrait mettre tout ça de côté et le distribuer en fin de journée.
Le Jeudi 8 Decembre 2005 à 18:57 GMT+2, par Laurent
Hélas ! Encore un (bel ?) exemple que ce qu'est notre société de nantis, faite pour eux, dirigée par eux. Je suis persuadé que si la vendeuse avait donné les sandwiches aux SDF, elle aurait risqué sa place... Elle n'est pas à incriminer, car cette femme ne peut porter sur ses épaules tout le malheur du monde.
C'est bien l'aberration du système économique qui est en cause, sur le plan mondial.
Il reste aux gens encore empreints d'un zeste d'humanité, la possibilité de faire quelque chose à leur niveau. Mais c'est tellement dérisoire, comparé à l'inflation de la misère en France et ailleurs.
Pour ma part, je suis coupable d'avoir, un jour, réagit de façon très conne.
C'était l'hiver dernier, au moment des chutes de neige à Paris. Deux SDF avaient pris pour demeure un passage qui se trouve près de chez moi et par lequel je passe en rentrant du boulot. Ils m'ont demandé de l'argent. Je n'ai pas voulu leur en donner. En revanche, je leur ai donné mon paquet de cigarettes et je suis resté avec eux 5 minutes pour discuter. Ils étaient plutôt sympas. Il m'ont dit qu'ils étaient syriens. "Nous ne sommes pas clochards", ont-ils insisté ; nous sommes des "SDF".
Je les ai quitté non sans éprouver un vague sentiment de malaise, de colère, voire de culpabilité. En retrant, je me suis dit que j'allais vider mes tiroirs pour leur trouver des fringues que je ne porte plus. Et puis j'ai oublié.
Le lendemain, je me suis souvenu de cet oubli. J'ai changé mon chemin, pour ne pas avoir à les rencontrer. Je me suis vraiment senti coupable, bien que je ne leur avais rien dit...
Et puis j'ai pris l'habitude de ne plus passer par ce passage, de peur de les rencontrer. Les pulls que je voulais leur donner ont été grignotés par les mites.
Je pense toujours à cette histoire. Je me dis que j'ai vraiment été très, mais alors vraiment très con.
Et je continue à maudire le système.
Pour ceux que çà intéresse, j'ai publié un article d'un journaliste économique sur la mondialisation sur mon site. Sa lecture a de quoi nous glacer et nous révolter. Après cette lecture, on comprend mieux pourquoi notre société en est là aujourd'hui.
Le Jeudi 8 Decembre 2005 à 19:52 GMT+2, par Henri-Pierre
Toutes ces indignations sont justifiées, et je les partage totalement.
Je fais en sorte cependant que mes indignations ne créent pas non plus un masque opaque sur ceux qui en plus de s'indigner, s'engagent. Ils sont peu il est vrai, mais ils justifient l'humanité ; pour paraphraser la métaphore biblique je dirai qu'il suffit d'une pincée de levain pour faire lever la masse de pâte. Dans l'obscurité des nuits humaines il y a quelques phares qui justifient la poursuite de l'aventure.
Quand à savoir ma préhension sur la société de consommation, rendez vous sur mon blog, c'est le sujet que j'ai en cours...
Le Jeudi 8 Decembre 2005 à 19:54 GMT+2, par Henri-Pierre
@ Giorgino : Il me plaît de voir en cette chaîne celle de la solidarité. Malgré la neige qui la recouvre, elle tient bon...
Le Vendredi 9 Decembre 2005 à 10:33 GMT+2, par Giorgino
Merci à tous pour vos commentaires et vos témoignages. C'est rassurant de lire vos réactions. Je me dis qu'il faudrait finalement peu de choses pour former une chaîne de solidarité et faire bouger un peu les mentalités. Comme tu le dis Henri-Pierre, une pincée de levain pour faire lever la pâte...
Se révolter, être choqué ne suffit pas, il faudrait vraiment pouvoir agir, sans culpabilité, pour façonner, modeler ce que l'on subit et donner une dose d'humanité là où la société l'a effacée.
Pour récupérer et redistribuer ces sandwichs jetés à la poubelle, peut-être qu'avec le soutien des Restos du Coeur, avec quelques médias aussi, on parviendrait à faire entendre "raison" à ces géants de "l'alimentaire". Elémentaire ?
Le Vendredi 9 Decembre 2005 à 10:48 GMT+2, par Laurent
Bonjour,
Dans la série des lectures "emmerdantes", je vous recommande celle des dossiers du Canard Enchaîné sur les géants de la distribution. Cà complète assez bien le sujet évoqué par Bruno...
Le Vendredi 9 Decembre 2005 à 23:36 GMT+2, par Henri-Pierre
Bruno, les géants de l'alimentaire n'ont pas d'oreille.
Le Dimanche 11 Decembre 2005 à 10:01 GMT+2, par Kipedaltous
Trop triste...