Jusqu'à dix... (acte 2)
Le fracas incessant des flots jetant leurs tombereaux d’écumes sur les rochers se joignait au concert assourdissant des cris des goélands. Le vieux avait pris l’habitude de se tenir immobile, face à l’océan, au bord de la falaise, luttant contre les vents impétueux et vociférant des paroles inaudibles. Les touristes, qui se promenaient, courbés, sur le lacis de sentiers, le prenaient pour un fou et s’en éloignaient hâtivement, la tête rentrée dans les épaules. Mais le vieux souriait. Il souriait, persuadé que seuls les vrais fous arpentaient Sa terre sans jamais s’y arrêter. Il méprisait ces hordes de citadins agglutinés comme des abeilles, ignorant la beauté flamboyante des lieux, protégeant leur peau laiteuse sous des chapeaux sans forme que le souffle marin s’amusait à arracher de leur crâne.
La présence d’un gardien était inutile depuis que le phare avait été entièrement automatisé, mais personne n’avait voulu chasser le vieux de son territoire. Il était fait de la même pierre que son phare, terne et solide, si bien qu’on ne pouvait dissocier l’un de l’autre. On lui avait assigné de nouvelles fonctions. L’une des pièces de la maison grise avait été transformée en musée ornithologique. Le rôle du vieux consistait à ouvrir et fermer la porte aux heures de visites et à protéger, en toute discrétion, les oiseaux empaillés de ces vandales d'estivants au regard vitreux. Il devait aussi, deux fois par semaine, dépoussiérer la dizaine de photographies accrochées aux murs. En contrepartie, il jouissait d’une petite pièce attenante à la salle du musée, chichement meublée de son antique lit bateau, d’une armoire branlante dans laquelle il entreposait, depuis des décennies, les souvenirs de sa vie solitaire, et d’un coin cuisine. Même si le vieux était devenu officiellement gardien de musée, tout le monde à Belle-Ile continuait à le considérer gardien du phare.
Sa carrure et son tempérament taciturne avaient terrorisé des générations de gamins, se transmettant comme les druides des temps anciens des légendes extravagantes le concernant, épinglant sa vie de hauts faits imaginaires, s’inventant les jours pluvieux des histoires de cannibalisme ou de lycanthropie sensées effrayer les plus jeunes d’entre eux. La clé luisant autour de son cou attisait les convoitises, alimentant derechef les spéculations sur le passé trouble et incertain du vieux, certains défendant l’hypothèse d’un coffre secret renfermant d’innombrables trésors, les autres étant partisans d’une porte magique dont la clé serait le sésame.
Chaque année, l’école primaire de Sauzon organisait une excursion au phare. Il n’était pas rare de voir, la veille, derrière les fenêtres des chambres d’enfants occultées par des rideaux de dentelle, briller la lueur d’une lampe restée allumée. C’était lors d’une de ces excursions que Julien avait rencontré pour la première fois le vieux. Regroupés en grappe compacte derrière leur maîtresse, ses camarades et lui avaient grimpé en haut du phare, à la fois inquiets et excités de découvrir l’antre de l’ogre qui les terrifiait tant.
Le visage cinglé par les vents marins, Julien était redescendu en courant, fuyant l’obscurité de l’escalier en colimaçon, convaincu que son copain Rémi le suivait. Parvenu dans la salle décrépie de la maison grise, son cœur battant la chamade, il s’était retrouvé seul face à face avec le vieux. Ce dernier lui avait décoché un sourire bancal, creusant un peu plus les profonds sillons autour de ses yeux et, de sa voix caverneuse, lui avait murmuré : « Tu vois ça, gamin ? Ca, c’est la clé d’mon trésor. Personne n’a jamais pu amasser un butin pareil, j’te l’dis moi. Tu vois, gamin, moi j’y ai consacré ma vie. J’suis resté là, par tous les temps. Dans c’phare, j’te l’dis. Quand tout l’monde était au chaud, ben l’hiver, moi, j’me gelais en grimpant là-haut, pour allumer c’te fichue lanterne. J’étais seul sur c’te rocher. J’aurais pu crever ici des milliers d’fois sans qu’personne s’en inquiète. Ben aujourd’hui j’m’en fiche, car j’ai mon trésor. Avec ça, tu vois gamin, ben j’vais m’payer une vie qu’t’as pas idée. J’vais aller à Sauzon, j’vais monter sur l’ferry et j’vais ficher l’camp sur l’continent. Voilà c’que j’vais faire.»
Ce matin, Julien s’était regardé pour la dernière fois dans le miroir et avait senti en lui un nœud solide s’enrouler autour de ses intestins. Au fond de ses yeux, l’étincelle de vie s’était éteinte et son regard s’était ourlé d’acier. Ce matin, Julien était retourné au phare.
Il fouillait la barque frénétiquement. La cicatrice, sur sa main, laissait ruisseler des filets de sang et ses larmes, s’égouttant continuellement de ses joues, se mêlaient aux embruns. Il jeta par-dessus bord tout ce qui jonchait le sol. Canne à pêche, seau, filets. Son tee-shirt s’envola dans un claquement de tissu et vint se poser délicatement à la surface de l’eau.
A suivre...
Par giorgino, Mercredi 30 Novembre 2005 à 17:02 GMT+2 dans Colliers de mots (article, RSS)




