Jusqu'à dix...
Le clapotis de l’eau égrenait avec lenteur le long chapelet des heures sur la coque de la barque. Allongé dans la frêle embarcation, Julien, la tête enfouie sous un tee-shirt pour se protéger des rayons du soleil estival, marmonnait des bribes de mots : "saloperie", "pas facile", "dix". Insensible au ballet bruyant des goélands qui fendaient l’air au-dessus de lui, il rythmait de son index son étrange litanie : "neuf et demi", "pourriture", "pas facile"…
La barque, à peine ballotée par le doux roulis de l’océan, dérivait paisiblement en s’éloignant du rivage. Du sentier côtier on ne distinguait plus qu’un minuscule point sombre visible par intermittence. Julien soupira. Contre sa cuisse, son portable s’était mis à vibrer. Il plongea sa main dans la poche de son pantalon et jeta l’appareil par-dessus bord. "Plouf" s’amusa-t-il, faisant écho au bruit du téléphone avalé par les vagues.
Emergeant peu à peu de sa torpeur, il souleva délicatement un pan du tee-shirt et fixa longuement le ciel bleu. Clignant des yeux, il lui semblait voir danser sur ses pupilles de petits papillons transparents. Comme un pantin manipulé avec précaution, il se redressa lentement, prenant appui sur les bords de la barque, la faisant tanguer imperceptiblement. Sur sa main droite une longue estafilade de sang coagulé traçait une ligne brunâtre de la base de son majeur à son poignet. Sans même y prêter attention, Julien plongea ses bras nus dans l’eau et s’aspergea le visage. Son reflet, qu’il avait contemplé si minutieusement quelques heures auparavant, dansait follement à présent, décomposé au gré des flots bleu-miroir. L’éclat froid qui avait émaillé son regard toute la matinée se dissipa soudain. "J’ai osé" pensa-t-il. "J’ai osé, j’ai enfin osé".
Comme s’il se réveillait d’un douloureux cauchemar, le jeune homme s’agita soudainement, se mit à genoux et inspecta avec ardeur le fond du bateau, grattant fébrilement les planches vermoulues, se jetant à plat ventre, rampant vers la proue du canot pour fouiller l’ombre humide. "Elle a roulé quelque part, hurla-t-il. Putain, où est-elle ?".
Le front perlé de sueur, se souciant peu des volutes de poussière âcre qu’il soulevait à chaque mouvement, la plaie sur sa main de nouveau suintante, il balayait le bois de ses paumes, raclait, frappait rageusement, pleurant, criant. Dans sa tête, refluant par à-coups comme le sang battant ses tempes, défilaient les souvenirs de ces derniers mois ; les heures passées devant la glace de sa salle de bain, le regard figé, dur comme l’acier, à se persuader qu’il pouvait oser, qu’il oserait. Quand, ce matin, il s’était regardé pour la dernière fois dans le miroir, il avait senti en lui un nœud solide s’enrouler autour de ses intestins. Il était alors convaincu qu’il ne pourrait plus faire un seul pas, qu’il resterait scellé au carrelage de sa salle de bain, greffé de ce poids pour le restant de ses jours, jusqu’à disparaître en cendres.
En un instant, il lui avait semblé que l’année écoulée s’était évanouie, emportant avec elle tout ce qu’il avait projeté, ses rêves d’avenir, ses espoirs, tout ce bel ensemble disloqué contre les rochers aigus de la décision irrémédiable qu’il avait prise. Pourtant, ses pas l’avaient conduit jusqu’à la petite baie ceinte de son antique mur de pierres. Comme tant de fois auparavant, il avait détaché les amarres et tiré la barque sur la plage. Comme tant de fois auparavant il avait couru dans l’eau, les vagues freinant ostensiblement sa progression, puis s’était hissé à l’intérieur de l’embarcation, se laissant choir avec dextérité auprès du vieux. Comme tant de fois auparavant il avait tiré de toutes ses forces sur les rames pour amener le bateau assez loin de la côte.
Le vieux fumait sa pipe à l’arrière, la casquette vissée de guingois sur son crâne dégarni. Parfois, il arrachait de ses doigts sales les petites croutes des ampoules qui constellaient ses mains, puis, consciencieusement, entreprenait de se curer les ongles avec un opinel à la lame rouillée. Julien détestait quand il faisait cela. Il détestait ce vieux grigou, ce loup de mer solitaire qu’il connaissait pourtant si bien. Comme tant de fois auparavant, Julien avait hurlé intérieurement, contenant sa peur, sa fureur et son désespoir. Le vieux s’était saisi de la canne à pêche, sans mot dire, et avait commencé à siffloter, vérifiant soigneusement le fil de nylon, l’hameçon et le moulinet. Julien détestait l’entendre siffler. Au cou du vieux, accrochée à une longue chaîne dont les maillons d’argent étaient recouverts de crasse, pendait la clé. Il avait vu le vieux s’en servir, une fois...
A suivre...
Par giorgino, Mardi 29 Novembre 2005 à 21:24 GMT+2 dans Colliers de mots (article, RSS)





