giorgino

Jusqu'à dix...

Voici une photo prise cet été dans le joli port de Sauzon, à Belle-Ile en mer. Je regardais cette photo, me demandant si j'allais la publier sur mon blog, quand je me suis laissé submerger par des images nées de mon imagination. Comme les perles d'un collier, des "visions" se sont empilées en mon esprit, formant peu à peu une histoire qui restait floue mais dont j'avais envie de prolonger l'existence sur le papier. N'écoutant que mon courage, j'ai commencé aujourd'hui à articuler les premières phrases, laissant venir à moi les mots comme ils le souhaitaient. C'est l'état que je préfère, une sorte d'écriture automatique, hypnotique. Je ne maîtrise rien, je me fais "porte-parole". J'avais décidé de vous livrer ce soir le récit né de cette photo, mais le texte s'est avéré un peu plus long qu'initialement prévu. Je vais donc le scinder et vous faire découvrir, sur 2 ou 3 jours, l'histoire de cette barque depuis longtemps oubliée.


Barque © Bruno Foret

Le clapotis de l’eau égrenait avec lenteur le long chapelet des heures sur la coque de la barque. Allongé dans la frêle embarcation, Julien, la tête enfouie sous un tee-shirt pour se protéger des rayons du soleil estival, marmonnait des bribes de mots : "saloperie", "pas facile", "dix". Insensible au ballet bruyant des goélands qui fendaient l’air au-dessus de lui, il rythmait de son index son étrange litanie : "neuf et demi", "pourriture", "pas facile"…
La barque, à peine ballotée par le doux roulis de l’océan, dérivait paisiblement en s’éloignant du rivage. Du sentier côtier on ne distinguait plus qu’un minuscule point sombre visible par intermittence. Julien soupira. Contre sa cuisse, son portable s’était mis à vibrer. Il plongea sa main dans la poche de son pantalon et jeta l’appareil par-dessus bord. "Plouf" s’amusa-t-il, faisant écho au bruit du téléphone avalé par les vagues.
Emergeant peu à peu de sa torpeur, il souleva délicatement un pan du tee-shirt et fixa longuement le ciel bleu. Clignant des yeux, il lui semblait voir danser sur ses pupilles de petits papillons transparents. Comme un pantin manipulé avec précaution, il se redressa lentement, prenant appui sur les bords de la barque, la faisant tanguer imperceptiblement. Sur sa main droite une longue estafilade de sang coagulé traçait une ligne brunâtre de la base de son majeur à son poignet. Sans même y prêter attention, Julien plongea ses bras nus dans l’eau et s’aspergea le visage. Son reflet, qu’il avait contemplé si minutieusement quelques heures auparavant, dansait follement à présent, décomposé au gré des flots bleu-miroir. L’éclat froid qui avait émaillé son regard toute la matinée se dissipa soudain. "J’ai osé" pensa-t-il. "J’ai osé, j’ai enfin osé".
Comme s’il se réveillait d’un douloureux cauchemar, le jeune homme s’agita soudainement, se mit à genoux et inspecta avec ardeur le fond du bateau, grattant fébrilement les planches vermoulues, se jetant à plat ventre, rampant vers la proue du canot pour fouiller l’ombre humide. "Elle a roulé quelque part, hurla-t-il. Putain, où est-elle ?".
Le front perlé de sueur, se souciant peu des volutes de poussière âcre qu’il soulevait à chaque mouvement, la plaie sur sa main de nouveau suintante, il balayait le bois de ses paumes, raclait, frappait rageusement, pleurant, criant. Dans sa tête, refluant par à-coups comme le sang battant ses tempes, défilaient les souvenirs de ces derniers mois ; les heures passées devant la glace de sa salle de bain, le regard figé, dur comme l’acier, à se persuader qu’il pouvait oser, qu’il oserait. Quand, ce matin, il s’était regardé pour la dernière fois dans le miroir, il avait senti en lui un nœud solide s’enrouler autour de ses intestins. Il était alors convaincu qu’il ne pourrait plus faire un seul pas, qu’il resterait scellé au carrelage de sa salle de bain, greffé de ce poids pour le restant de ses jours, jusqu’à disparaître en cendres.
En un instant, il lui avait semblé que l’année écoulée s’était évanouie, emportant avec elle tout ce qu’il avait projeté, ses rêves d’avenir, ses espoirs, tout ce bel ensemble disloqué contre les rochers aigus de la décision irrémédiable qu’il avait prise. Pourtant, ses pas l’avaient conduit jusqu’à la petite baie ceinte de son antique mur de pierres. Comme tant de fois auparavant, il avait détaché les amarres et tiré la barque sur la plage. Comme tant de fois auparavant il avait couru dans l’eau, les vagues freinant ostensiblement sa progression, puis s’était hissé à l’intérieur de l’embarcation, se laissant choir avec dextérité auprès du vieux. Comme tant de fois auparavant il avait tiré de toutes ses forces sur les rames pour amener le bateau assez loin de la côte.
Le vieux fumait sa pipe à l’arrière, la casquette vissée de guingois sur son crâne dégarni. Parfois, il arrachait de ses doigts sales les petites croutes des ampoules qui constellaient ses mains, puis, consciencieusement, entreprenait de se curer les ongles avec un opinel à la lame rouillée. Julien détestait quand il faisait cela. Il détestait ce vieux grigou, ce loup de mer solitaire qu’il connaissait pourtant si bien. Comme tant de fois auparavant, Julien avait hurlé intérieurement, contenant sa peur, sa fureur et son désespoir. Le vieux s’était saisi de la canne à pêche, sans mot dire, et avait commencé à siffloter, vérifiant soigneusement le fil de nylon, l’hameçon et le moulinet. Julien détestait l’entendre siffler. Au cou du vieux, accrochée à une longue chaîne dont les maillons d’argent étaient recouverts de crasse, pendait la clé. Il avait vu le vieux s’en servir, une fois...

A suivre...

Vos commentaires

1 Le Mardi 29 Novembre 2005 à 22:22 GMT+2, par Shade

Pièce en trois actes.

act. 1 - La décision (prendre la clé du vieux)
act. 2 - L'acte (rixe sanglante pour prendre la clé)
act. 3 - La révélation (l'ouverture avec la clé)

Le rideau tombe, les lumières viennent chatouiller les pupilles, les spectateur sont médusés, puis, une salve d'applaudissements fait vibrer la salle jusqu'au fond des coulisses.
Reviennent sur le devant de la scène ces acteurs aux visages redevenus humains...
" La pièce que nous avons eu l'honneur de jouer ce soir est de Giorgino, les costume sont de..."

à suivre qu'il a dit...

2 Le Mardi 29 Novembre 2005 à 22:57 GMT+2, par Giorgino

Lol... oh bah c'est pas drôle si tu dis tout de suite la fin de l'histoire... bah puisque c'est ça je ne vais pas mettre les actes 2 et 3 en ligne, na ! nan mais... Non c'est une blague, j'aime aller au bout des choses, mais je tiens quand même à préciser une ch'tite chose concernant l'histoire...Peut-être sera t-elle "bateau" (ah, ah), pas du tout originale, mais là n'était pas mon propos. Pour moi, tout ceci est un jeu, un exercice d'écriture. Il est évident que ce récit ne sera pas "travaillé", "fouillé", griffonné comme il se doit. Je veux juste prendre un peu le temps de laisser venir les mots à moi, les "écouter", leur donner vie. Et me laisser surprendre (ou non) par ce qui va surgir au coin d'une phrase, d'un paragraphe, d'une histoire. Sur ce, bonne nuit les petits ;-)

3 Le Mercredi 30 Novembre 2005 à 09:21 GMT+2, par Pharaon

Ce texte est très bien et ne nécessite aucune justification de ta part. Il y aura toujours un esprit supérieur pour comprendre la fin du film dès les premières minutes. Toi-même, tu arrives parfois à t'en gacher le plaisir de la découverte sur certains qu l'on a pu voir ensemble. J'ai pour ma part eu la joie de me laisser suprendre en lisant l'intégralité du texte que tu m'a proposé pour avis, et les quelques mots glissés en privé restent vrais, quoiqu'on en dise.

4 Le Mercredi 30 Novembre 2005 à 11:47 GMT+2, par Giorgino

Ah ah, mais je ris sous cape ;-) Car qui connait le fin mot de l'histoire, à part mister nono ? Don't worry cher Phara, je ne me sens nullement agressé, et si justification je donne, c'est uniquement pour préparer le lecteur au style d'exercice que je m'impose. Un récit, c'est mouvant, ça se glisse sous les draps pendant la nuit, ça s'invite dans les rêves, ça vous ouvre un oeil avec une envie furieuse d'écrire. Bientôt l'acte 2... puis viendront les actes 3, peut être 4 et pourquoi pas 5... Gniark gniark. Bref, même toi Phara, premier regard extérieur à qui je dépose mes mots, tu pourrais être surpris de la suite et fin de l'histoire... que tu ne connais pas encore. Ce que tu as lu hier n'était que le début, je te rappelle ;-)

5 Le Mercredi 30 Novembre 2005 à 21:30 GMT+2, par Leyloo

Je n'ai pas le temps de lire l'article...
Mais je trouve que la photo de cette barque en train de couler est pleine d'émotion... Elle reflète tant de choses...

Leyloo

6 Le Jeudi 1 Decembre 2005 à 16:01 GMT+2, par Henri-Pierre

Une barque dans les limbes ?
Une barque qui coule ou qui émerge ?
Une barque ambigüe, amphibie mais encore aérienne...
De la race des Ophélies kidnappée par l'élément liquide et nostalgique de l'air.
Ah oui, pour en revenir au récit (et quele que soit sa fin) : c'est quand même mieux que ce suppositoire mental Harry Potter

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