giorgino

Toni Chaussure

Le rôdeur © Bruno Foret

Bonjour.
Y’avait un fossé dans l’jardin, que papa y creusait, mais maman l’a bouché.

Je m’appelle Toni. Toni Chaussure. C’est les gens du village qui m’ont donné ce nom, parce que j’ai toujours qu’une seule chaussure à un pied, le gauche. J’ai treize ans et la moitié d’une année.
Comme j’suis gros, les gens du village me disent "gras du bide" quand je marche. Comme j’ai la voix grave, les enfants des gens du village me disent "gras d’la voix" quand je parle. Et comme j’suis bête, tout l’monde au village me dit "gras d’la tête".

Y savent pas que j’suis pas Toni Chaussure mais Toni Balminia, du nom d’mon papa. Mon papa qui creusait l’fossé dans l’jardin et qu’est toujours rouge, parce qu’il est gros comme moi, et méchant aussi. C’est parce qu’il aime pas être tout rouge qu’il a puni maman, l’aut’jour.
Elle avait mis la bouc’ d’oreille que lui il aime pas, parce que comme ça, elle a l’air d’une pute. Et qui elle va voir ? Où elle croit aller fringuée comme une moins que rien ? Ca va pas s’passer comme ça ! Il a dit tous les mots interdits que j’ai pas droit de dire. Et il l’a punie. Plus fort que d’habitude. Et maman elle criait même qu’elle a eu le hoquet quand papa il tapait. Et moi j’avais les mains sur les oreilles pour pas entendre tous les cris qu’y faisaient avec leurs bouches. Papa il criait plus fort qu’elle parce que c’est qu’une sale trainée. Et elle a pas fini d’gueuler comme ça?

A sa place, je l’aurais pas puni maman. Je lui aurais dit qu’elle est belle comme ça, avec sa bouc’ d’oreille. Mais papa il est rouge, et il aime pas ça. Et maman non plus. C’est pour ça qu’elle est venue dans ma chambre, l’aut’jour, après sa punition. Elle aussi elle était rouge. Elle faisait les bruits de quelqu’un qui pleure mais elle avait pas de larmes. Elle avait du truc qui colle sur les joues, ce truc rouge qu’on a dans nous et qui faut pas perdre sinon on va au paradis. Je sais qu’ça coule quand on a très mal. Je l’sais parce que papa y m’en fait souvent couler plein sur moi aussi, quand je fais la voix qu’il aime pas.
Et puis, maman elle m’a serré sur elle. Faut pas désespérer Toni, qu’elle a dit. Oui, c’est ça qu’elle a dit même que j’ai pas tout compris. Elle m’a embrassé tout mouillé sur la tête et mets ta chaussure, Toni. Va au village, c’est la fête là bas qu’elle a dit.
Moi j’aime bien quand c’est la fête. Y’a les gens du village qui sont gentils parce qu’y rigolent avec toutes leurs dents quand y me voient. J’étais content de partir parce qu’y avait maman à la maison qu’était toujours rouge mais qu’était froide dedans, et moi, ça m’a fait peur. Alors j’suis parti, avec ma chaussure au pied gauche.

Sauf qu’y avait pas la fête au village. Y’avait que les gens et les enfants qui m’disaient gras du bide, t’es moche, et gras d’la voix, où t’as mis ta chaussure ? et aussi gras d’la tête parce que j’suis bête. Y’avaient pas leurs dents qui rigolaient alors j’suis revenu. Et j’ai senti l’odeur. Une odeur de goudron. Sauf qu’y avait pas d’goudron, mais l’odeur elle, elle y ressemblait. Maman était là. Elle était plus rouge mais elle était toujours froide à l’intérieur. Elle avait mis sa bouc’ d’oreille que papa il aime pas. Oh la la j’ai fait en secouant ma main très fort. J’avais peur de papa qui ferait couler le truc rouge sur toute maman en tapant dessus.
Mais papa il a pas puni maman. Parce qu’il était pas là papa. Ni jamais après. Il est jamais revenu papa. Ca m’a fait drôle parce que je l’ai pas vu partir, comme maman m’avait dit d’aller au village.
J’ai toujours pas compris pourquoi y’avait l’odeur de goudron, mais j’suis bête. J’crois que j’ai confondu avec l’odeur de ciment. Le ciment qu’est frais et qui fait des traces quand les oiseaux y marchent dedans. Y’en avait plein dans l’fossé que papa y creusait. C’est maman qui l’a bouché.

© Bruno Foret (alias giorgino)

Vos commentaires

1 Le Jeudi 24 Novembre 2005 à 13:23 GMT+2, par Méluzine

Très beau texte malgré la gravité du sujet. Tu arrives à rendre cette situation parfaitement réelle , pleine d'un regard naïf et enfantin. La violence des hommes à travers les mots des plus simples d'entre eux.

Je suis contente d'être venue me perdre par ici et de prendre encore le temps de le faire. A bientôt au fil des mots.

2 Le Jeudi 24 Novembre 2005 à 13:49 GMT+2, par Giorgino

Merci pour ton commentaire Méluzine ;-) Et à très bientôt, ici ou dans ta bulle ;-)

3 Le Jeudi 24 Novembre 2005 à 14:13 GMT+2, par Laurent

Une histoire de drame familial, comme il en existe tant... Une histoire d'amour aussi.

Merci Bruno pour ce texte superbe. Tu as du talent !

4 Le Jeudi 24 Novembre 2005 à 14:18 GMT+2, par Giorgino

Merci Laurent pour ton commentaire...

5 Le Jeudi 24 Novembre 2005 à 14:35 GMT+2, par Didine

Dire que tant de femmes et d'enfants vivent ce genre de situation où ce drame arrive parfois, oserais-je dire heureusement ????
Magnifique texte où l'enfant narrateur nous fait vibrer par son innocence d'enfant malheureux.

6 Le Jeudi 24 Novembre 2005 à 16:08 GMT+2, par Pharaon

Héhééé :) Tu as enfin trouvé un endroit bien à toi où offrir à un public grandissant des écris trop longtemps caché dans des boites à oubli. Je relis et redécouvre "Toni Chaussure" avec plaisir, bien des années après ma première lecture de ce texte dans un petit studio de la rue Saint Sauveur, au début d'une histoire... :)

7 Le Jeudi 24 Novembre 2005 à 17:13 GMT+2, par Gipé

Moi je dis comme ça, c'est bien fait pour le papa à ce gras du bide de Toni. Bien fait pour lui qu'il à pas pu aller à la fête, même qu'il aimait pas ça les fêtes. L'avait qu'à pas cogner sur la maman à Toni qu'était pas très belle, mais quand même c'est pas une raison. Et pis, Toni, la vérité, c'est moi qui l'ai ta chaussure. C'était pour te faire une farce avec les autres du village. Tu m'en veux pas dis? Tu viens, on va jouer au papa.

8 Le Jeudi 24 Novembre 2005 à 20:13 GMT+2, par Shade

J'aime bien l'odeur du ciment frais...

9 Le Vendredi 25 Novembre 2005 à 10:10 GMT+2, par Henri-Pierre

Il y a tellement de chosesqui vont par paires que tout à coup lorqu'il en surnage un orphelin, il devient pathétique et n même temps il conquiert son individualié, sa spécificité. Il en est ainsi des chaussures, mais ce ne sera jamais le cas des narines. Ce pourrait être le cas des oreiles mais ne poussons pas tout ce qui fonctionne à deux à l'exemple.
Ton texte est très beau c'est comme du Modiano dont l'obscurité des boutiques serait celle des replis de l'âme. ces ruelles intimes où l'on ne fait que passer et ou un regard même subrepticement jeté ouvre les portes d'un enfer.
Merci de dévoiler ton identité Bruno Forêt. Il y a désormais deux forêts dans la géographie de ma connaissance et deux forêts qui tissent des mots : toi et la merveilleuse Marie La... du même nom.
Quecette journée te soit douce Giorgino, et à toi ausi Bruno...

10 Le Vendredi 25 Novembre 2005 à 19:27 GMT+2, par kioeldin

Emouvant * sors son mouchoir * , malgré son apparente inscouciance. Un enfant qui parle de choses qui le dépassent, et qui le submergent...cet enfant qui témoigne d'une grande gravité. Merci à toi pour ce texte, et bonne continuation :)

11 Le Samedi 26 Novembre 2005 à 10:42 GMT+2, par Leyloo

La vision d'un enfant qui ne comprend pas vaut tellement mieux que la vision d'un adulte qui s'écroule...

Est-ce là ta part de naïveté qui ressurgit ? ^.^

Leyloo

12 Le Samedi 26 Novembre 2005 à 17:28 GMT+2, par Chanoire

Tu es doué, Nono. Nous on le savait déjà, j'espère que tous ces commentaires t'en persuaderont aussi. La suite ! La suite ! La suite !

13 Le Lundi 28 Novembre 2005 à 08:38 GMT+2, par Kipedaltous

Ravi de découvrir ton blog.
Superbes graphismes et cette histoire... elle prend aux tripes !

14 Le Lundi 23 Juillet 2007 à 18:15 GMT+2, par cOke-cinelle

J'ai trouvé ce texte particulièrement beau et émouvant. Les hommes qui frappent leurs femmes il y en a + qu'on ne le croit.. Certaines femmes on des têtes à claques c'est vrai mais il ne faut pas tapper dessus. D'autres n'ont simplement pas eu de chance, le mauvais homme, un mauvais moment..
Bravo pour ton blog.
Je me suis permise de te piquer quelques photos si cela te dérange viens me le dire sur mon blog. Bonne continuation.

Autres publications sur le sujet

Aucune référence pour le moment.

Cet article ne peut faire référence à d'autres publications.

Commenter cet article

*


Pour être sûr... combien font 4 + 5 ? *

Se souvenir de moi


Les champs marqués d'un * sont obligatoires
Votre commentaire sera affiché en texte brut à l'exception des liens